Splendide et mystérieuse Sicile

 

On est souvent convaincu, au Québec, que la Sicile est un pays sauvage, difficile et même dangereux à visiter. De temps en temps, un voyageur qui passe pour un audacieux, s’aventure jusqu’à Palerme, et il revient en déclarant que c’est une ville très intéressante. Et voilà tout. En quoi Palerme et la Sicile tout entière sont-elles intéressantes ? À la vérité, il n’y a là qu’une question de mode.

Cette île, perle de la Méditerranée, n’est point au nombre des contrées qu’il est d’usage de parcourir, qu’il est de bon goût de connaître, qui font partie, comme l’Italie, de l’éducation d’un homme bien élevé. À deux points de vue cependant, la Sicile devrait attirer les voyageurs, car ses beautés naturelles et artistiques sont aussi particulières que remarquables. On sait combien est fertile et mouvementée cette terre, qui fut appelée le grenier de l’Italie, que tous les peuples envahirent et possédèrent l’un après l’autre, tant fut violente leur envie de la posséder, qui fit se battre et mourir tant d’hommes, comme une belle fille ardemment désirée.

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C’est, autant que l’Espagne, le pays des oranges, le sol fleuri dont l’air, au printemps, n’est qu’un parfum et elle allume, chaque soir, audessus des mers, le fanal monstrueux de l’Etna, le plus grand volcan d’Europe. Mais ce qui fait d’elle, avant tout, une terre indispensable à voir et unique au monde, c’est qu’elle est, d’un bout à l’autre, un étrange et divin musée d’architecture.

 

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L’architecture sicilienne fait de la beauté de ses pierres, le mystérieux secret de la séduction par les lignes, le sens de la grâce dans les monuments. Nous paraissons ne plus comprendre, ne plus savoir que la seule proportion d’un mur peut donner à l’esprit la même sensation de joie artistique, la même émotion secrète et profonde qu’un chef-d’oeuvre de Rembrandt, de Vélasquez ou de Véronèse. La Sicile a eu le bonheur d’être possédée, tour à tour, par des peuples féconds, venus tantôt du nord et tantôt du sud, qui ont couvert son territoire d’oeuvres infiniment diverses, où se mêlent, d’une façon inattendue et charmante, les influences les plus contraires. De là est né un art spécial, inconnu ailleurs, où domine l’influence arabe, au milieu des souvenirs grecs et même égyptiens, où les sévérités du style gothique, apporté par les Normands, sont tempérées par la science admirable de l’ornementation et de la décoration byzantines.

Et c’est un bonheur délicieux de rechercher dans ces exquis monuments, la marque spéciale de chaque art, de discerner tantôt le détail venu d’Egypte, comme l’ogive lancéolée qu’apportèrent les Arabes, les voûtes en relief, ou plutôt en pendentifs, qui ressemblent aux stalactites des grottes marines, tantôt le pur ornement byzantin, ou les belles frises gothiques qui éveillent soudain le souvenir des hautes cathédrales des pays froids, dans ces églises un peu basses, construites aussi par des princes normands.

Quand on a vu tous ces monuments qui ont, bien qu’appartenant à des époques et à des genres différents, un même caractère, une même nature, on peut dire qu’ils ne sont ni gothiques, ni arabes, ni byzantins, mais siciliens, on peut affirmer qu’il existe un art sicilien et un style sicilien, toujours reconnaissable, et qui est assurément le plus charmant, le plus varié, le plus coloré et le plus rempli d’imagination de tous les styles d’architecture. C’est également en Sicile qu’on retrouve les plus magnifiques et les plus complets échantillons de l’architecture grecque antique, au milieu de paysages incomparablement beaux.

splendida-pdf-12.pngAvant même de se heurter aux vestiges si bien conserves de la Grèce antique, le voyageur est fascine par la terrible et extraordinaire découverte du socle originel de la Sicile, la terre toujours fumante de ses volcans: l’Etna ou le Vulcano. Les bouillonnements sulfureux, les cendres étincelantes lui indiquent un autre temps: celui du mythe, toujours vivant en Sicile, ou toutes les croyances se mêlent, s’encastrent, se sculptent au creux des pierres, au gré des civilisations, sans jamais mourir tout à fait.

Si les forges de Vulcain ne sont pas éteintes, si Charybde et Scylla attendent de nouveaux naufrages, les églises romanes, les fastes de Byzance, les mausolées musulmans, les palais baroques dressent la gloire de l’histoire au croisement de l’Orient et de l’Occident.

La Sicile n’oublie rien, la Sicile ne perd rien, c’est un jardin d’histoire baigne par la douce mer ou il fait bon se détendre et se reposer. La grande épopée des Normands: Au IX siècle, la Sicile byzantine est envahie par les Arabes, qui s’intègrent a la population et instaurent, comme ils firent en Espagne, une juste tolérance entre juifs, chrétiens et musulmans. Distribuant la terre du clergé byzantin aux paysans, ils favorisent l’essor de la Sicile, introduisent la canne a sucre, le coton, l’oranger, l’élevage du cheval. Des troubles, pourtant, agitent le pays, et les Maures demandent l’aide d’un condottière. Roger de Haute ville, qui guerroie alors dans le sud de l’Italie, va ainsi conquérir la Sicile en son propre nom.

Le fier chevalier normand impose sa foi par les armes. Roger II, son fils, achève la conquête de la Sicile en 1091. Il est alors sacre roi dans la cathédrale de Palerme. C’est ainsi que les Normands allaient dominer la Sicile durant deux siècles. Tout en installant un régime féodal, les Normands opèrent une extraordinaire synthèse de l’Orient et l’Occident. Ils profitent de tous les bienfaits apportes par la civilisation arabe. La pierre romane se mêle à l’or byzantin et aux architectures mauresques.

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Les artistes arabo – siciliens travaillent pour les chevaliers et Palerme se couvre d’églises et de monuments civils d’une incroyable beauté. A Palerme, au delà de la cathédrale, qui fut entièrement remaniée et qui renferme les tombeaux des seigneurs normands, vous trouverez deux purs joyaux de cette époque: la chapelle Palatine, ornée d’émaux polychromes, possède en particulier un merveilleux plafond de bois sculpte et un sanctuaire étincelant de mosaïques; l’église Saint Jean des Ermites, dont les bulbes rouges font irrésistiblement penser aux premières mosquées.

A Monreale, une autre cathédrale, édifiée par Guillaume II le Normand en 1174, renferme également de somptueuses mosaïques et un Christ Pantocrator d’une grande valeur. A Cefalù, Roger II édifie, lui aussi, une grandiose cathédrale dont vous ne pourrez manquer d’admirer la sobre façade et l’abside, avec ses mosaïques. Enfin, sous le règne de l’empereur Fréderic de Hohenstaufen, normand par sa mère et germanique par son père, le royaume de Palerme et de Naples devient un phare dans l’Europe médiévale. Fréderic, curieux de toute chose, s’entoure de savants et de poètes. Les troubadours de Provence, chasses par la guerre des Albigeois, arrivent en nombre dans ce pays de cocagne et se mettent à raconter les chansons de geste. Depuis ce XIII siècle béni, comme rien ne saurait mourir en Sicile, la tradition orale s’est poursuivie et le théâtre des Pupi met en scène les épopées de ces fiers chevaliers.

Durant trois, quatre ou cinq heures parfois, les Siciliens tremblent ainsi pour le sort d’une belle princesse normande!